20 novembre 1837

« 20 novembre 1837 » [source : BnF, Mss, NAF 16332, f. 75-76], transcr. Sylviane Robardey-Eppstein , in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8959, page consultée le 04 mai 2026.

XML

Bonjour mon cher petit homme. C’est donc aujourd’hui, à présent peut-être, que l’imposant tribunal prononce son fameux jugement1. Je voudrais bien savoir ce qu’ila en est et à quoi tu es condamné et si nous aurons besoin de recourir à la clémence royale pour te faire mettre aux galères à perpétuité. N’oublie pas toujours que tu dois être chez moi à trois heures aujourd’hui, hein.
Je vous aime mon Toto, et fussiez-vous le plus condamné des hommes, je vous aimerai toujours comme à présent. Voilà mon opinion politique et littéraire. Jour on jour. Calypsum non pover pas sua consolerum del départo d’Ulysso2, etc., etc. Je n’en finirais pas si je donnais carrière à mon latin. Vous savez que je le possède à fond et je m’offre pour corriger les devoirs de Charlot et lui servir de répétiteur. En attendant et pour me tenir en haleine je ne vous causerai plus qu’en latin ou en turcb. Je méprise trop profondément la langue française pour m’en servir. Jour mon petit o. Jour mon gros to. Dépêchez-vous de venir, car outre que je suis très curieuse, je vous aime de toute mon âme, toute chose qui réclame votre présence impérieusement. Nous verrons si le Manière continuera son système de ne pas venir et de ne pas écrire, ça serait drôle. Mais dans le cas où il viendrait, il faut que tu sois là. Ainsi mon petit homme n’oublie pas de venir. Je te dis tout cela comme si tu pouvais m’entendre, tandis que je sais bien que tu ne penses pas à moi et que tu ne m’aimes pas. Oh ! non, tu m’aimes, je le crois. Je t’aime tant, moi.

Juliette


Notes

1 Victor Hugo a intenté un procès à la Comédie-Française. Les audiences se déroulent depuis le 6 novembre. Le 20 novembre, le tribunal se prononce en faveur de Hugo.

2 Improvisation pseudo-latinisante (ou pseudo-hispanisante) qui décline avec humour l’incipit des Aventures de Télémaque de Fénelon (« Calypso ne pouvait se consoler du départ d’Ulysse »). Cette phrase servait d’exemple liminaire pour l’apprentissage des langues par la méthode pédagogique de Joseph Jacotot, selon laquelle n’importe qui peut s’instruire seul et sans maître. Cette méthode avait fait grand bruit dès 1818 et continuait d’être débattue dans les années 1830.

Notes manuscriptologiques

a « ce qui ».

b « turque ».


« 20 novembre 1837 » [source : BnF, Mss, NAF 16332, f. 77-78], transcr. Sylviane Robardey-Eppstein, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8959, page consultée le 04 mai 2026.

XML

Vous devenez de plus en plus insaisissable, mon amoureux. Les triomphes, au lieu de vous charger de leur poids, vous enlèvent, et maintenant il me faudra avoir des ailes comme les oiseaux si je veux vous suivre à la course. Non mais sans métaphores : je ne peux plus parvenir à vous arracher un quart d’heure par jour avec ou sans matelas1. Il serait bientôt temps cependant que cela finisse si vous ne voulez pas voir se renouvelera la révolution de JULIETTE2.
Et puis mon petit Toto j’ai beaucoup de choses à vous dire. Il y va pour moi de la santé et peut-être même de la VIE. Le médecin allemand l’a dit : toute femme qui se retient de parler pendant une fois vingt-quatre heures est une femme perdue3. Je suis donc à toute extrémité. Encore une heure et je suis morte. Il n’y a pas là de quoi rire, je vous assure. Soirpa, soir man. Quel nez ! Quel nez4 ! MM. Delangleb, de Wailly5 et autres n’ont aucun frais de masques à faire pour le carnaval prochain. Ahc ce cadet-là, quel pifd qu’il a, ahe ce cadet-là, quel piff6……… Joué avec l’orchestre du Théâtre-Français, ce serait harmonieux sous les fenêtres du caissier du susdit théâtre. Je m’offre pour faire ma partie dans les voix de femme. Ah ! vraiment j’en reste baba, ba — voix de poitrine dans la têteg — ba [Dessinh].
En attendant que je sois admise dans les chœurs de la Comédie-Française, je chante dans mon cœur tout seul. Mon petit Toto je vous aime, mon Toto je vous adore sans fauttes7.

Juliette


Notes

1 Jeu de mots : un « cardeur de matelas » est un ouvrier qui redonne aux matelas leur forme primitive en en démêlant les fibres textiles ; ainsi, dans le langage populaire, « carder ses matelas » signifie mener une vie de débauche, s’étendre souvent sur son matelas (et par là en carder la laine ou le crin), d’où l’amalgame aisé avec l’expression « un quart d’heure de matelas ». Juliette utilise cet amalgame dans un rébus, le 9 février 1844.

2 Jeu de mots entre Juliette et Juillet.

3 Il n’est pas impossible que Juliette ait lu des articles sur les travaux, originaux pour l’époque, du médecin allemand Frédéric-Guillaume Wolf : mort peu de temps auparavant en juin 1837, il a sans doute eu droit à une nécrologie dans la presse française. L’un de ses ouvrages porte le titre De l’onanisme chez les femmes et des moyens préventifs contre cette habitude. La phrase citée par Juliette et qu’elle a sans doute détournée, pourrait en être extraite.

4 En argot, « faire un nez » signifie être déçu, penaud ou vexé. Juliette pense ici aux adversaires de Hugo dans le procès qu’il vient de gagner contre la Comédie-Française.

5 Avocats de la Comédie-Française.

6 Cri de raillerie couramment utilisé par les gamins de Paris, et émanant, à l’origine, d’une chanson populaire.

7 L’orthographe fautive est volontaire, pour l’humour paradoxal ou antiphrastique.

Notes manuscriptologiques

a « renouveller ».

b « de Langle ».

c « à ».

d « piffe ».

e « à ».

f « piffe ».

g Ces termes et les deux syllabes qui les entourent sont mis en exergue sur la feuille : ils sont écrits en diagonale sous un long trait reliant les deux syllabes (ba-ba).

h 

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

ils voyagent en Belgique, où elle prend le train pour la première fois.

  • 20 févrierMort d’Eugène, frère de Victor Hugo, à Charenton.
  • 26 juinLes Voix intérieures.
  • 3 juilletPromu officier de la Légion d’Honneur.
  • 14 août-14 septembreVoyage avec Hugo en Belgique et dans le nord de la France.